RAW MATERIALS désigne le point de départ de cette recherche : non comme une origine figée, mais comme un champ d’expérimentation où la matière, le geste et le temps coexistent dans un équilibre instable.
Après trois années consacrées à l’étude des formes simples, des compositions radicales et d’une rigueur empreinte de symétrie – où prévalait le minimalisme et la domination de la forme sur la matière – ma résidence à Nila House marque une inflexion majeure dans ma recherche plastique.
Ce séjour ouvre un nouveau champ d’exploration : celui de l’Anti-form, de la souplesse, du vivant. Un déplacement du contrôle vers le lâcher-prise, de la géométrie vers l’organique, du fixe vers le mouvant. Le concept d’Anti-Form, formulé à la fin des années 1960 par des artistes tels que Robert Morris, Sheila Hicks, proposait une rupture radicale avec le minimalisme et sa quête de pureté formelle.
L’œuvre ne se voulait plus objet stable, fini, éternel, mais devenait processus, manifestation temporaire d’une matière en tension avec la gravité, le hasard, le geste. Ici, la matière n’est plus soumise à la volonté de l’artiste : elle agit, elle tombe, elle se plie, elle s’étire, elle vit. La forme naît d’un dialogue entre intention et contingence, ordre et désordre. Travailler à partir de raw materials, c’est accepter que la forme ne soit pas entièrement décidée à l’avance, qu’elle se construise dans un temps long, au contact de la gravité, de la répétition, de l’usure et du hasard. La matière devient alors un partenaire actif du processus de création, plutôt qu’un simple support. Cette approche rejoint une vision du monde plus fluide et instable, où la création est un état, non un aboutissement.
À Nila House, lieu consacré aux savoir-faire textiles, cette réflexion prend une résonance particulière. La fibre, par sa flexibilité, sa mémoire, sa gravité propre, devient le médium idéal pour incarner cette pensée. L’espace de l’atelier se transforme en laboratoire : un lieu où se rencontrent la précision du filage, nouage et l’imprévisibilité du geste, la structure et la chute, le calcul et le hasard. Entre gestes d’artisan et mémoire du lieu, il s’agit de chercher une forme de continuité, une porosité entre matière, espace et temps. Les matériaux sont envisagés comme des vecteurs de sens, porteurs d’histoires, de savoir-faire et de circulations invisibles. Le Fiber Art a ouvert cette voie : des artistes comme Mrinalini Mukherjee, Magdalena Abakanowicz ou Lenore Tawney ont su élever le fil, la corde, la fibre au rang de sculpture, transcendé l’art du tissage pour en faire un langage monumental politique et contemporain. « Weaving as a metaphor », disait Sheila Hicks, tisser comme métaphore de la vie, du lien, de la continuité.
À travers cette recherche, il s’agit de faire dialoguer deux visions, deux cultures : celle d’une approche plus minimaliste et monochrome occidentale et celle, organique et spirituelle, des traditions indiennes, mises en regard comme deux systèmes symboliques. Les matériaux se répondent comme un langage ancien, réactivé, porteur d’une mémoire commune et d’une énergie renouvelée. Les œuvres issues de cette résidence : totems, parures, formes suspendues ou effondrées constituent un espace de rencontre entre stabilité et mouvement, permanence et fragilité. Leur mode d’assemblage, de suspension ou de présentation suggère parfois des relations possibles au corps et à l’usage, sans jamais les assigner. Réalisées principalement à partir de coton, laine et d’Araish (technique ancestrale utilisée pour la réhabilitation de Nila House par Bijoy Jain du Studio Mumbai) elles se présentent comme des odes à la matière brute. La matière n’y est pas un point de départ figé, mais un territoire vivant, en transformation constante, où s’entrelacent gestes contemporains et mémoires anciennes. Ainsi, l’œuvre n’est plus un objet figé mais une présence vivante, soumise au temps et à la lumière, une sculpture en devenir à la frontière de l’artefact, qui célèbre l’impermanence, les cultures et la puissance du matériau.
RAW MATERIALS explore un échange culturel entre la France et l’Inde à travers les savoir-faire textiles et la matière brute, réinterprétés au sein d’une pratique sculpturale contemporaine, dans une démarche guidée par le partage.







